Dirigeant du MJS et nationaliste pro-Erdogan, compatible ?

[Journal de RésistanceS | Bruxelles | Jeudi 23janvier 2020 | 21 : 13 | Réactualisé : 24.01.20 à 09 : 23 et le 29.01.20 à 18:54]

Le président de la section des JS de Saint-Josse, Safa Akyol, lors de l'assemblée générale du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) à Mons en juin 2019 © DR réseau social.



DOUBLE APPARTENANCE IDÉOLOGIQUE – Le direction du Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) compte dans ses rangs Safa Akyol. Il est conseiller communal PS à Saint-Josse. Est-il un socialiste convaincu pour autant ? Le journal RésistanceS a mené l'enquête sur ce bras-droit d'Emir Kir. Constat : Akyol est un socialiste de circonstance. Il s'agit d'un partisan inconditionnel de la démocrature turque qui avait lui aussi rendu visite au maire d'extrême droite d'Emirdag – LE MJS VA-T-IL APPLIQUER LE CORDON SANITAIRE... EN INTERNE ? 

L'« affaire Emir Kir » n'est pas finie. Loin de là. Dans son dossier détaillé à son propos, publié ce samedi, le quotidien 
L'Echo mentionnait que le député-bourgmestre tennoodois n'était que le sommet de l'iceberg d'une mouvance idéologique nationaliste turco-islamiste présente au sein du Parti Socialiste, mais pas que (il y a aussi de tels cas au MR, à DéFi, au CDH et dans des partis flamands). Ce mercredi, Dogan Özgüden, le rédacteur en chef d'Info-Türk, confirme cet état de fait dans les colonnes de La Libre Belgique. Il y évoque même l'existence d'un véritable « lobby turc ». Cette mouvance ne serait pas incohérente si elle agissait officiellement comme un courant interne dans les partis politiques belges en s'arc-boutant sur leur idéologie respective. Le hic est que ce lobby nationaliste véhicule des valeurs et un discours bien éloignés des partis en question.

La double appartenance idéologique peut-elle être acceptée ? Peut-on par exemple, en Belgique, s'affirmer socialiste et sur Facebook ou durant ses vacances défendre le corpus nationaliste de l'État turc ? Peut-on être membre d'une formation qui fait des droits humains une base fondamentale de son action dans la société et défendre, au même moment, le contre-coup d'État de juillet 2016 qui a transformé la Turquie en une véritable démocrature ? Pourrions-nous imaginer un élu PS d'origine espagnole qui serait dans le pays de ses grands-parents un aficionado du Parti Populaire (droite conservatrice) ou un député régional PS, belgo-juif, qui serait en Israël obséquieux à l'égard du Likoud, le parti historique de la droite nationaliste sioniste qui collabore, depuis le milieu des années 1990, avec l'extrême droite juive israélienne ?


Membre de la direction des Jeunes Socialistes

Prenons le cas de l'assistant parlementaire fédéral d'Emir Kir. Safa Akyol est un jeune homme de Saint-Josse plein d'entrain. Hyperactif, il vogue dans l'ombre de son député fédéral. Bras-droit, lieutenant et homme à tout faire du bourgmestre local, il est devenu conseiller communal après les élections de 2018. En coulisses, certains le considèrent comme le véritable numéro deux de 1210. Avec la perspective de devenir après les prochaines élections communales le président du CPAS, en remplacement de Luc Frémal, par ailleurs le toujours président de la section PS locale. Pour y parvenir, Akyol est encore pour le moment en rodage politique. Mais l'élève semble apprendre très vite de son maître. Surtout en matière de « stratégie clientéliste ». En octobre dernier, il écrivait sur son réseau social : « En cas de besoin je suis toujours à votre disposition, car mon bonheur c'est de vous voir sourire (Message privé pour des RDV) ».

En plus de son implantation locale, Safa Akyol se déploie également dans la région bruxelloise. Et même sur l'ensemble du territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En septembre de l'année dernière, il est élu à la direction de la Fédération Bruxelloise des Jeunes Socialistes (FBJS). Cette ascension va lui permettre de participer aux activités de la direction du Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS), la coupole interfédérale des cadets du PS. Le 24 septembre, Akyol écrit à ce sujet sur son compte FB : « L’Assemblée Générale de la FBJS a désigné sa nouvelle équipe. Full énergie pour représenter la jeunesse socialiste à Bruxelles ! À côté de mon travail en tant que collaborateur au parlement fédéral et au parlement régional [pour le compte du député belgo-turc Ibrahim Dönmez], me voilà élu pour représenter la FBJS au sein du bureau politique de la fédération du Parti Socialiste et aussi du Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) ! Sans oublier ma présidence au sein des JS de Saint-Josse. Je défendrai bec et ongles l'intérêt des jeunes socialistes bruxellois à tous les niveaux ! ».

Depuis sa propulsion au sommet du MJS, le Tennoodois fréquente assidûment ceux qui pourront demain jouer un rôle au sein du Parti : Maximilien Lerat, le président du MJS et ancien membre du cabinet d'André Flahaut, Luiza Duraki, membre du cabinet de la ministre de l’éducation, Martin Maréchal, militant JS et chroniqueur à BXFM, Leila Agić, jeune députée régionale bruxelloise, Laure d'Altilia, en charge de la politique du logement au Ministère de la Région de Bruxelles-Capitale, Julien Uyttendaele, député régional et élu tout récemment président de la section PS de Saint-Gilles... et encore bien d'autres.



Safa Akyol, il y a quelques jours, lors d'une
manifestation nationaliste de soutien aux
musulmans chinois. © DR
| Twitter de S. Akyol. 
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Le bras-droit d'Emir Kir avec un jeune
député régional bruxellois, après une
soirée-débat du MJS au début 2019
© DR | Twitter de S. Akyol. 
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Aucun lien avec les partis-frères du PS

Le Mouvement des Jeunes Socialistes est fidèle aux idéaux internationalistes du PS. Ce dernier fait partie de l'Internationale socialiste (IS). L'IS rassemble les partis socialistes actifs dans le monde entier. Les partis-frères du PS belge sont, par exemples, le Congrès national africain en Afrique du Sud, le Front des forces socialistes en Algérie, le Parti social-démocrate en Allemagne, l'Union civique radicale en Argentine, la Fédération révolutionnaire arménienne en Arménie, le Parti radical social-démocrate au Chili, le Mouvement pour la démocratie sociale à Chypre, le Parti socialiste ouvrier espagnol en Espagne, le Mouvement socialiste panhellénique en Grèce, l'Union patriotique du Kurdistan en Irak, le Meretz en Israël, le Fatah en Palestine... et en Turquie, le Parti républicain du peuple.

Il serait dès lors logique de retrouver dans les liens étrangers d'un membre de la direction du MJS des références au PSOE espagnol, au Meretz israélien, au Fatah palestinien... et au Cumhuriyet Halk Partisi (CHP) turc. Chez le dirigeant des Jeunes Socialistes Safa Akyol aucune trace de ces partis-frères du PS belge francophone. En principe cela est totalement contraire aux principes de l'internationalisme socialiste. Il est donc permis d'avoir un doute sur l'adhésion réelle d'Akyol au socialisme. 


Socialiste en Belgique, nationaliste en Turquie

Concernant l'actualité internationale, le mur de son Facebook est uniquement réservé aux minorités musulmanes opprimées dans le monde, sans aucune trace pour la défense des Chrétiens d'Orient, des Yézidis et des Kurdes qui furent massacrés en Syrie et en Irak par l'Organisation de l'État islamique (dont les liens avec les services de renseignements turcs ont été démontrés). La solidarité musulmane d'Akyol est cependant à géométrie variable. Il ne prend la défense que pour les peuples musulmans d'origine turque. Au début de ce mois, il manifestait ainsi, devant le Parlement européen de Bruxelles, pour défendre les Ouïghours qui en Chine subissent une véritable politique d'épuration ethnique (lire l'article de RésistanceS publié en octobre sur ce sujet). En novembre 2019, le bras droit d'Emir Kir souhaitait une bonne fête pour l'indépendance à tous les Azeris de l'Azerbaïdjan et de sa diaspora. Et ainsi de suite.

Mais au-delà des musulmans turcophones, c'est pour la mère-patrie que le coeur d'Akyol semble constamment vibrer. Les sujets en rapport avec la Turquie sont nombreux sur son Facebook. Le 25 novembre dernier, Safa Akyol poste un commentaire en turc et en français, ainsi que des photos, sur sa présence à la réception organisée pour rendre hommage à Zeki Levent Gümrükcü, l'ambassadeur de la République de Turquie en fin de mandat. Participaient également à cette garden party : Emir Kir et le député belgo-turc PS Ibrahim Dönmez. La proximité de Safa Akyol avec le pouvoir d'Ankara doit sans doute dater de l'époque où il agissait comme porte-parole en Belgique de l'Avrupalı Türk Demokratlar Birliği (en français : Union des Européens Turcs Démocrates, UETD). Chargée de s'implanter dans la diaspora turque en Europe, cette UETD est le paravent à l'étranger de l'Adalet ve Kalkınma Partisi (AKP), le parti turco-islamiste de Recep Tayyip Erdogan, le président turc. À son sujet, Felice Dassetto écrit, en 2011, dans son ouvrage « L'Iris et le croisant. Bruxelles et l'islam au défi de la co-inclusion » (UCL Presse) que l'objectif de l'UETD est en effet « de promouvoir l'intégration des populations turques en Europe ». Le sociologue et professeur émérite de l'Université catholique de Louvain précise encore que sa section belge « est l'instance accréditée auprès du Parlement européen ». Mais qu'elle « a aussi des projets plus larges de conscientisation et de pression ». Felice Dassetto rappelle, qu'en 2008 déjà, Emir Kir alors secrétaire d'État bruxellois avait participé à un événement de l'UETD-Belgique, avec l'ambassadeur de Turquie en Belgique, le secrétaire générale de l'Assemblée de Turquie et « de personnalités politiques bruxelloises d'origine turque comme Mahinur Özdemir », depuis, nommée par l'AKP ambassadrice de Turquie à Alger.


Safa Akyol et Emir Kir, en juillet 2019, avec le maire d'Emirdag, membre du parti nationaliste turc AKP. Photo réseau social.


Visite protocolaire chez le maire d'Emirdag

Depuis son ascension récente au PS, après son élection au conseil communal de Saint-Josse en octobre 2018, plus de trace de réels liens entre Safa Akyol et l'AKP. Cependant en juillet dernier, il rendait une visite officielle, en compagnie d'Emir Kir, à Serkan Koyuncu, le tout nouveau maire AKP de la ville d'Emirdag d'où sont originaires la majorité des turco-tennoodois. A cette occasion, « La Manchette », un web-journal bruxellois pro-turc, consacra un article. Extrait : « Tout le monde l’a remarqué, le bourgmestre de Saint-Josse et député fédéral Emir Kir est en vacances pour le moment. Retiré dans les contrées anatoliennes de la ville patriarcale d’Emirdag, Emir Kir continue sa série de remerciements déjà bien entamée en Belgique. Dans la foulée de ses vacances, une rencontre avec le bourgmestre d’Emirdag Serkan Koyuncu a été organisée. Le bourgmestre Kir n’était pas seul lors de cette visite. Les conseillers communaux de Saint-Josse, aussi en vacances, Safa Akyol et Hatice Ozlucanbaz ont aussi participé à cet événement protocolaire ».

L'année d'avant, le même trio, Kir-Akyol-Ozlucanbaz, avec deux autres élus de Saint-Josse, rencontrait le maire d'alors, Uğur Serdar Kargin, membre du Milliyetçi Hareket Partisi, le MHP. En Turquie, au niveau national, le parti d'action nationaliste d'extrême droite a formé une « alliance populaire » avec l'AKP d'Erdogan, rejoint ensuite par une autre formation d'extrême droite, le Büyük Birlik Partisi (BBP, en français : Parti de la grande unité). Pour le journaliste et professeur d'université turc Ahmet Insel, interviewé par RésistanceS, « le parti d'extrême droite MHP est un des piliers de l'État turc». Kir, Akyol et Ozlucanbaz visitent donc de manière « protocolaire » un maire dont le parti d’appartenance est lié à l'extrême droite. Sans aucun souci et respect du cordon sanitaire en vigueur au PS.


La Turquie est une démocratie !

Un soutien à la répression en Turquie a aussi été exprimé par le membre de la direction du MJS. Restant centré exclusivement sur son pays d'origine, en été passé, sur Facebook, l'édile socialiste de Saint-Josse Akyol écrit : « N'oublions pas le 15 Juillet 2016 ! Ce jour là, le peuple est descendu dans les rues pour défendre la démocratie... Rendons hommage aux martyrs, aux blessés, aux ambassadeurs de la démocratie qui ont défendu leur pays contre la tentative de coup d'état et qui ont défendu la démocratie et la République. ». La démocratie en Turquie ?


Vive la démocratie en Turquie :
le post pro-Erdogan de Safa Akyol.
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Voici ce que nous pouvons lire dans le dernier rapport annuel de l'ONG Amnesty International à propos de ce pays qu'aime tant Safa Akyol : « De nouvelles violations des droits humains ont été commises dans le contexte du maintien de l’état d’urgence. Les dissidents ont fait l’objet d’une répression sans merci visant en particulier les journalistes, les militants politiques et les défenseurs des droits humains. Des cas de torture ont cette année encore été signalés, mais dans une moindre mesure qu’au cours des semaines ayant suivi la tentative de coup d’État de juillet 2016. L’impunité généralisée faisait obstacle à ce que des enquêtes dignes de ce nom soient menées sur les violations des droits humains commises par des représentants de l’État. »

La répression, les tentatives constantes de museler la presse, l’emprisonnement de milliers d'opposants, dont de nombreux socialistes, la torture et la guerre menée en Syrie, avec des milices djihadistes, ne semble poser aucun souci pour ce membre du Mouvement des Jeunes Socialistes belges.


Mouvement des Jeunes Socialistes et cordon sanitaire

Force est de constater qu'Akyol n'a apparemment en Turquie que des contacts avec un maire MHP d'extrême droite ou l'AKP nationaliste-islamiste. Nous n'avons trouvé aucune trace de liens possibles qu'il aurait avec le Cumhuriyet Halk Partisi (CHP), le parti socialiste turc. Etonnant et incohérent pour ce membre de la direction du MJS qui n'a en Belgique que le mot « socialiste » en bouche quand il fréquente les instances, les meetings et les manifestations du PS. En Turquie, ce socialiste se transforme en un partisan acharné du régime autoritaire d'Erdogan.

Sommet de l’hypocrisie, le bras-droit d'Emir Kir se montre antifasciste chez nous. Au mois de décembre, Safa Akyol partageait en effet, sur son mur FB, une publication de sa camarade députée socialiste Leila Agić, pour dénoncer l'interview croisée et la photo du président national du PTB, Peter Mertens, avec le président du Vlaams Belang, Tom Van Grieken. Qu'en pensent désormais la même Leila Agić ou Maximilien Lerat, le président du Mouvement des Jeunes Socialistes, de la photo de Safa Akyol, côte à côte à Emirdag en 2018 avec son maire membre du parti d'extrême droite et raciste MHP ? Vont-ils appliquer le cordon sanitaire à leur camarade nationaliste (et socialiste) ?


MANUEL ABRAMOWICZ
(avec Anne C.)

Journal RésistanceS
Observatoire belge de l'extrême droite


Safa Akyol est antifasciste socialiste en Belgique ! En Turquie, il pose avec un maire d'extrême droite. Le MJS doit en tirer les conclusions. Aura-t-il le même courage que la Commission de vigilance du Parti Socialiste ? À suivre...



PS : Avant la publication de cet article, nous avons contacté, dès ce mercredi, par messager et e-mail, Safa Akyol pour avoir son avis sur son ascension paradoxale au sein du PS et du Mouvement des jeunes socialistes. Nous n'avons reçu aucune réponse de sa part.

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© Journal de RésistanceS | asbl RésistanceS | N° 478574442 | Bruxelles | Jeudi 23janvier 2020 | info@resistances.be | Archives (1997-2014) : www.resistances.be

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