Rues sans complexes en Flandre

[Journal de RésistanceS |Bruxelles | Mardi 4 février 2020 | 7 : 49]




En Flandre, des rues portent les noms de collabos nazis ou du leader de l'extrême droite national-solidariste des années 1930 © Photos des rues : RésistanceS 1999.

RETOUR SUR LES « ANNÉES NOIRES » DE LA BELGIQUE - Joyce Azar, chroniqueuse franco-flamande à la RTBF, consacrait son billet il y a quelques jours à l'existence en Flandre de rues portant les noms de leaders de l'extrême droite des années 1930 et de collaborationnistes nazis. Azar informait que « de plus en plus de communes prennent aujourd’hui la décision de les rebaptiser ».Il y a plus de vingt ans maintenant, le journal de RésistanceS avait déjà consacré un reportage au sujet de ces rues sans complexes - REPUBLICATION 

Au cours de promenades en Belgique, notre équipe photographique a eu la surprise de découvrir des rues à la gloire de célébrités même pas ambiguës. Presque dans chaque cas, ces rues font partie de lotissements récents. Curriculum vitae édifiant…


Rues Cyriel Verschaeve

Cyriel Verschaeve a sa rue à Marke, une petite commune de Courtrai, en Flandre occidentale, à Lanaken dans le Limbourg, à Kapelle-op-den-Bos dans le Brabant flamand, à Zoersel et à Puurs dans la province d'Anvers. Ce poète nazi flamand est aussi honoré en plein village de Breendonk, à quelques centaines de mètres du fort militaire qui servit de prison politique durant l'Occupation allemande.

Ordonné prêtre en 1897, 
Cyriel Verschaeveenseigne l’histoire et l’allemand, participe à des cercles littéraires, écrit des poèmes, des essais, des pièces de théâtre et tente de fonder une congrégation pour la conversion au catholicisme des Boers d’Afrique du Sud. Au cours de la guerre 14-18, il participe au « mouvement frontiste ». Ce mouvement politique se distinct de l’activisme, soit une collaboration pure avec l’Occupant allemand durant la Première Guerre mondiale. Le frontisme exploitait le sentiment pacifiste bien compréhensible dans les circonstances de la première boucherie mondiale. Comme son nom l’identique, il s’adressait aux démobilisés flamands revenant du front. En 1925,Cyriel Verschaevedéclare : « Pour moi, la Belgique n’existe pas et je ferai en sorte qu’après ma mort la Belgique me déteste ». En 1931, il soutient la fondation du Verdinaso (Verbond van dietsche nationaal solidaristen, en français : Union des solidaristes nationaux thiois), le premier mouvement fasciste flamand important, dont le dirigeant-fondateur est Joris Van Severen, avec quiVerschaeveavait déjà milité dans les rangs frontistes. Plusieurs fois invité en Allemagne nazie, Verschaeverédige dès le début de l’Occupation « Het Uur van Vlaanderen », une apologie de la collaboration. Le 6 novembre 1940, il est proclamé président du Conseil culturel flamand, contrôlé par la DeVlag (Communauté de travail germano-flamande), directement liée à la SS, l'élite politico-militaire de l'Allemagne nazie. Partisan du rattachement de la Flandre au Reich, Verschaeve tente de concilier christianisme et nazisme, notamment dans son essai « Europa und der neue Glaube ».

Évacué par la SS en Allemagne à la veille de la Libération, il tente d’y former un « gouvernement flamand » en exil. Lors de la défaite nazie et grâce à des complicités ecclésiastiques, il se cache en Autriche jusqu’à la fin de sa vie. Par arrêt du 11 décembre 1946, le Conseil de guerre de Bruges l’avait condamné à mort par contumace. Il reste à l’heure actuelle, l’une des références du Vlaams Blok (devenu en 2004 Vlaams Belang) et sa mouvance militante.

Rue Joris Van Severen

Leider du Verdinaso, il a sa rue à Wakken, dans l'entité de Dentergem, en Flandre Orientale.

Député frontiste de 1921 à 1929, il fut séduit par la pensée de l'idéologue français d'extrême droite national-catholique Charles Maurras et du dictateur de l'Italie fasciste Benito Mussolini. Face au Vlaamse national-verbond (VNV) de Staf De Clercq, Van Severen fut le Leiderde l’autre organisation fasciste flamande des années 1930, le Verbond der dietsche nationaal-solidaristen (Verdinaso). Le projet du Verdinaso était la constitution d’un État thiois, c’est-à-dire regroupant tous les néerlandophones de Lille à Groningue. Il rassemblait 15.000 participants à ses festivités et pouvait aligner jusqu'à 5000 « Chemises vertes » au sein du Dinaso militanten orde (DMO), sa milice para-militaire.

Vers 1939, Van Severen se rallia à l’État belge, pour lequel il préconisait une monarchie renforcée au-dessus des partis, une organisation corporative et la neutralité. Arrêté le 10 mai 1940 par les autorités belges, il fut tué à Abbeville par des militaires français. Sous l’occupation, une grande partie du Verdinaso se rallia au parti unique de Staf De Clerq.

Sur Joris Van Severen, le Verdinaso et le solidarisme, lire le dossier de RésistanceS.

Et en Communauté française ?

Certes, me faisait remarquer un copain flamand, mais vous, de culture francophone, vous pouvez vous vanter d’être représentés par Hergé et Simenon ! Il a raison : l’un comme l’autre, nettement marqués à droite, ont collaboré aux médias de l’Occupation. Le premier a sa rue à Céroux-Mousty, dans l'entité d'Ottignies-Louvain-la-Neuve, le second en a deux dans la région liégeoise et une… à Dilsen-Stokkem dans le Limbourg.

Mais un parallèle correct serait qu’il existât en Wallonie des rues honorant Léon Degrelle ou les assassins de François Bovesse. Impensable. Et, pour nous cantonner à la littérature, si des écrivains de talent et assumant leur fascisme (Céline,  Drieu la Rochelle, Brasillach) sont toujours réédités, nous doutons qu’ils aient leur rue dans l’hexagone.

Dans un ordre d’idées un peu différent, le dictateur soviétique Joseph Staline a son quai à Tournai et sa rue à Trooz, à Frameries, à Courcelles… et à Deurne dans la province d'Anvers. Sans doute ces communes ont-elles voulu, à la Libération, honorer le maréchalissime au même titre que les autres dirigeants alliés (Roosevelt, Churchill, De Gaulle), et non le dictateur pataugeant dans le sang de millions de victimes. Pourtant, même dans l’ex-bloc soviétique, ces rues ont été débaptisées dès les années 1950. Qu’attendent les autorités pour assimiler les  révélations  (dès les années 1930) sur les crimes de Staline ?

Au sujet d’assassins plus anciens (largement préfascistes), l’auteur de ces lignes sait comme il est difficile de faire démordre des autorités communales piégées par une mouvance intégriste. Malgré cent témoignages sur la responsabilité du général t’Serclaes de Tilly dans le massacre de Magdebourg (20.000 morts) en 1631, ces autorités et des associations proches persistent à le promouvoir par une rue, une statue, un orchestre et une bière.

Pour en revenir aux rues sans complexe des Flandres, que font les partis démocratiques ? Les visiteurs du mémorial de Breendonk savent-ils que dans la même entité, ceux qui commandaient et inspiraient les bourreaux ont leurs rues ? Les communes citées ne sont quand même pas à majorité Vlaams Blok ! Un cordon sanitaire contre l’extrême droite ne peut se passer de prendre aussi en compte la mémoire.


MICHEL MAJOROS


Journal RésistanceS
Observatoire belge de l'extrême droite






[Cet article de Michel Majoros, membre-fondateur de RésistanceS en 1997, a été publié une première fois dans notre journal papier numéro6, au printemps 1999, en page 7 et page 8, puis en 2010 sur notre site internet. Revu et adapté à 2020, il a été republié sur le blog du web-journal RésistanceS, le 4 février 2020].






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