mercredi 13 juillet 2016

Sur la thèse de la « guerre civile », selon les versions djihadiste et d'extrême droite




[RésistanceS.be – Mercredi 13 juillet 2016]




ANALYSE & ECLAIRAGE - Le chef de la sécurité et du renseignement intérieurs français prédit dans un proche avenir « une confrontation entre l'ultra droite et le monde musulman ». Un cas de figure qui serait provoquée par les attentats de Daesh en France. Sa thèse rejoint à la fois la stratégie du terrorisme djihadiste et les thérories de l'extrême droite sur la « guerre raciale » à venir.


Le rapport de la commission française d’enquête parlementaire sur les attentats de janvier - contre « Charlie Hebdo » et contre l'épicerie juive « Hyper Casher » - et de novembre 2015 - au stade de France, sur les terrasses parisiennes et au Bataclan - a été rendu public ce mardi 12 juillet. Lors de cette commission de l'Assemblée nationale, plusieurs responsables de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme, en France, ont été auditionnés.

C'est le cas de Patrick Calvar, le directeur de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), les services de renseignements français. Repris dans le rapport parlementaire, lors de son audition, le patron de la DGSI a notamment déclaré, en cas de nouveaux attentats islamistes commis sur le territoire français, qu'une « confrontation entre l'ultra droite et le monde musulman » était prévisible.

Reprenant les propos de Patrick Calvar, le site Marianne.net de ce 12 juillet écrit : « 
Pour lui, la France, où "un mouvement de fond entraîne la radicalisation de la société", mais aussi l’Europe, sont par conséquent "en grand danger". "Ce qui m’inquiète quand je discute avec tous les confrères européens", explique-t-il en effet, c’est que "nous devrons, à un moment ou un autre, dégager des ressources pour nous occuper d’autres groupes extrémistes parce que la confrontation est inéluctable." ». Les dits «  autres groupes extrémistes » sont clairement ceux de l'extrême droite radicale.

Le journal RésistanceS.be peut faire trois constats après la divulgation du témoignage du chef de la sécurité et du renseignement intérieur devant les parlementaires d'outre-Quiévrain :




PREMIER CONSTAT

Il est vrai que la situation politique, économique et sociale en France est extrêmement tendue. Les confrontations avec les forces de l'ordre sont de plus en plus régulières et se déroulent dans plusieurs espaces de la vie publique : durant des manifestations (syndicales, celles contre le mariage pour tous...), après des provocations de groupuscules d'extrême droite dans des rassemblements contre le terrorisme, dans des quartiers populaires, en marge des stades après des matchs de football.... La situation française actuelle est en effet propice à la montée de la violence.




DEUXIEME CONSTAT

Cette « confrontation entre l'ultra droite et le monde musulman », aujourd'hui prédit par le patron de la DGSI, fait directement partie de la « stratégie de la tension » enseignée dans des manuels terroristes, entre autres ceux de l'organisation de l'Etat islamique (Daesh). En particulier dans le livre « Appel à la résistance islamique mondiale » (1.500 pages) du théoricien du « djihad global », le syrien Abou Moussab al-Souri, lié d'abord à Al-Qaïda. Un article du journal « Le Figaro » informe que pour son auteur, « les attentats répétés engendreront une réaction islamophobe qui poussera les musulmans résidant dans ses pays à rejoindre leurs rangs. » (1).

C'est pour cette raison que ce stratège du terrorisme djihadiste « incite des cellules clandestines indépendantes à agir en Europe pour susciter un climat de guerre civile. » (2).


Dans son dernier ouvrage consacré en grande partie au terrorisme de Daesh, le politologue français Gilles Kepel décrit dans le détail la stratégie mise en place par Abou Moussab al-Souri. Le spécialiste du monde musulman évoque également dans son livre l'inter-dynamisme existant entre les islamistes intégristes et l'extrême droite : « L’irruption djihadiste, derrière laquelle pointe l’implantation du salafisme, […] n’est pas un phénomène isolé. Les succès électoraux du Front national et l’invasion du Web par les sites identitaires et “conspirationnistes” […] constituent des “fractures françaises” parallèles. » (3).

La description précise de cette réalité a encore été évoquée par Gilles Kepel lors d'une rencontre organisée avec lui à Molenbeek, en janvier dernier, à laquelle assista RésistanceS.be.





TROISIEME CONSTAT

Du côté de l'extrême droite justement, cette thèse de la « guerre civile » entre des « fractions » des populations européennes d'origine et des « bandes » issues des populations immigrées, en particulier avec celles d'origine arabo-musulmane, est diffusée depuis plus de vingt ans dans ses rangs.

Cette stratégie de l'extrême droite a fait l'objet en décembre 1998 d'une enquête détaillée du journal RésistanceS.be. Dans celle-ci était reprises les visions de l'un des théoriciens nationalistes européens de la « guerre raciale », le français Pierre Vial. Ancien membre de la direction du Front national et chef-fondateur de l'association racialiste « Terre & Peuple », qui se revendique comme étant un « mouvement identitaire de résistance européen », Il a notamment écrit sur ce thème : « Nous voulons que nos petits-enfants soient, à leur tour, Gaulois et fiers de l’être. Que cela plaise ou non aux amateurs de sociétés multicolores, sans corps et sans âme, contre lesquels nous avons engagé la résistance. Dans une guerre qu’il faut appeler par son nom : une guerre de libération nationale » (4).

S'adressant aux responsables d'organisations d'extrême droite, le même Vial proclame alors : « 
la mission de l’intellectuel organique [est d’] armer mentalement les militants pour leur permettre, ensuite, d’être physiquement efficaces. L’intellectuel organique définit les enjeux, éclaire et instruit, trace la voie. Puis il applique les principes qu’il a enseignés en prenant la tête de sa section pour conduire la vague d’assaut. » (5).

Pour ce théoricien de l'extrême droite identitaire, la donne était déjà évidente en 1995, il y a plus de vingt ans : « 
Nous allons tout droit vers une guerre ethnique et cette guerre sera totale (...). Il faut donc préparer mentalement, psychologiquement, moralement et physiquement le plus grand nombre possible de nos compatriotes à cette perspective, afin qu’ils vivent cette échéance le moins mal possible, c’est-à-dire en se donnant le maximum de chances de survivre. Cet impératif donne tout son sens à nos activités (...), nous voulons mettre en alerte les hommes et les femmes de notre peuple sur le sens des affrontements qui se préparent et forger leur détermination à faire face. » (6).

Dans une interview reprise dans le mensuel de l'époque du Vlaams Blok (le nom jusqu'en 2004 de l'actuel Vlaams Belang), Pierre Vial déclara : « 
Pour faire la guerre culturelle, il faut une armée. Nous avons l’ambition de créer cette armée. Une armée qui doit être une communauté de travail, de combat et de foi (...). Nous allons tout droit vers une guerre raciale. » (7).

Comme nous le constatons donc, les théories et les stratégies sur la « 
confrontation entre l'ultra droite et le monde musulman » sont en vogue depuis bien longtemps. Bien avant la vague actuelle de terrorisme islamiste. Elles sont partagées tant par les théoriciens djihadistes que par ceux de l'extrême droite identitaire et radicale.

SIMON HARYS
Membre de la rédaction de RésistanceS.be


Notes :


(1) Roland Gauron, « Abou Moussab al-Souri, l'inspirateur des attentats de Paris », article [en ligne], Lefigaro.fr,, 23 novembre 2015. URL : www.lefigaro.fr/international/2015/11/23/01003-20151123ARTFIG00224-abou-moussab-al-souril-inspirateur-des-attentats-de-paris.php

(2) Idem.

(3) Gilles Kepel, « Terreur dans l'Hexagone, Genèse du djihad français », Gallimard, Paris, 2015. Sur le même auteur, lire également l'article de RésistanceS.be : Djihadisme et extrême droite : des points communes ?

(4) Pierre Vial : « Gaulois ? Présents ! », in « 
La Lettre de Terre et Peuple », janvier-février 1998.

(5) Extrait d’un article de Pierre Vial dans « Offensive pour une nouvelle université », trimestriel du Renouveau étudiant, n° 1, 1er. Trimestre 1997.

(6) Dans « 
La Lettre de Terre et Peuple », n° 4, 1995.

(7) Extrait d'une interview accordée à la publication belgo-française « Europe nouvelles », n° 15, septembre-octobre 1996, et republier ensuite, en néerlandais, dans le « Vlaams Blok magazine », l'organe de presse du parti flamand d'extrême droite du même nom.


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